Le passage massif au télétravail en 2020 représente, du point de vue de la psychologie environnementale, l'une des perturbations les plus importantes de l'attachement au lieu jamais observées dans un contexte professionnel. Des millions d'employés ont simultanement perdu l'accès à leur lieu de travail principal et ont été contraints de construire une identité professionnelle fonctionnelle dans un espace domestique qui n'avait pas été conçu pour l'occupation professionnelle. Ce qui a suivi n'était pas une simple adaptation logistique. C'était une réorganisation psychologique.
La théorie de l'attachement au lieu distingue trois dimensions du lien d'attachement : la personne (qui est attachée), le lieu (l'environnement physique) et le processus (les mécanismes par lesquels le lien se forme et s'exprime, y compris l'affect, la cognition et le comportement) (Scannell & Gifford, 2010). Les recherches empiriques montrent que les caractéristiques physiques de l'environnement professionnel prédisent le style d'attachement au lieu par la voie de la satisfaction environnementale (Bruny, 2023a), ce qui éclaire pourquoi la perturbation forcée de l'espace physique en 2020 revêtait une importance psychologique majeure : elle a coupé la voie environnementale par laquelle l'attachement se développe normalement. La perturbation liée au COVID a affecté simultanément les trois dimensions. La personne a été déplacée. Le lieu était inaccessible. Les processus d'attachement rituels quotidiens, le marquage territorial, la confirmation sociale de l'espace ont été interrompus.
Le concept d'identité du lieu de Proshansky (1983) est particulièrement pertinent ici. L'identité professionnelle du lieu, le sentiment de soi qui se constitue en relation avec son environnement de travail, ne se transfère pas automatiquement vers un nouvel espace. Les employés qui avaient passé des années à construire leur identité professionnelle partiellement à travers leur lieu de travail leur bureau, leur étage, leur bâtiment se sont retrouvés à travailler dans des espaces qui ne contenaient aucune mémoire professionnelle, aucune culture organisationnelle, aucune proximité de collègues. L'espace domestique porte des charges d'identité différentes : la famille, le repos, l'intimité. Superposer l'identité professionnelle dessus n'est pas impossible, mais cela nécessite une construction active.
Les recherches sur les mécanismes d'adaptation révèlent que certains employés ont développé ce que l'on pourrait appeler des stratégies de compensation spatiale : des bureaux à domicile désignés, des heures de travail fixes liées à des rituels d'entrée et de sortie spatiale, une séparation physique délibérée des zones de travail et de vie. Ces comportements reflètent les comportements territoriaux documentés par Brown, Lawrence & Robinson (2005) dans les contextes organisationnels. Le besoin de marquer, de revendiquer et de maintenir un territoire de travail ne disparaît pas avec l'élimination du bureau. Il se relocalise et se reconfigure.
Les cas d'échec sont tout aussi instructifs. Felstead & Henseke (2017) avaient déjà documenté, avant la pandémie, que les travailleurs à distance signalaient une identification organisationnelle plus faible et des relations collégiales plus faibles. La pandémie a amplifié cela : les employés sans attachement au lieu préexistant fort envers leur organisation ont trouvé la transition vers le télétravail particulièrement déstabilisante, précisément parce qu'il n'y avait pas de lien spatial accumulé sur lequel s'appuyer. Le bureau n'était jamais devenu un lieu pour eux ; ils n'avaient pas de réserve d'attachement pour les soutenir à travers son absence.
La période hybride post-COVID a révélé une découverte inattendue : de nombreux employés qui s'étaient adaptés avec succès au télétravail et avaient développé de forts territoires de travail domestiques ont expérimenté le retour au bureau comme une deuxième perturbation. Ils avaient construit un nouvel attachement au lieu, fragile et incomplet mais fonctionnel, autour de leur espace de travail à domicile. Être invité à l'abandonner périodiquement a activé les mêmes mécanismes de résistance que le déplacement initial. L'Échelle de Sécurité Environnementale Perçue (PESS) mesure l'expérience subjective de la sécurité et de la stabilité spatiales dans les environnements de travail, et constitue un outil diagnostique pour évaluer le degré auquel tout espace de travail donné, y compris les espaces domestiques, offre les conditions de sécurité nécessaires à un attachement durable (Bruny, 2026a). Les organisations qui ont traité le retour au bureau comme un simple renversement logistique ont sous-estimé la profondeur de l'adaptation spatiale qui s'était produite.
L'expérience accumulée au cours de ces trois années de transition a démontré que la capacité des employés à construire l'attachement au lieu dépend moins de la nature intrinsèque de cet espace que de l'autonomie, de la continuité et de l'investissement que l'organisation leur permet. Tuan (1977) avait noté que le lieu n'est pas simplement un ensemble de coordonnées géographiques, mais une construction subjective qui résulte de l'expérience et du temps passé. Les données émergentes du télétravail de masse ont validé cette théorie de manière spectaculaire : en quelques mois, des espaces domestiques sans aucune vocation professionnelle ont acquis une qualité de lieu pour le travail grâce à l'usage répété et à l'investissement du soi.
Cependant, cet apprentissage complémentaire révèle une complexité stratégique supplémentaire. L'attachement au lieu, une fois formé, génère une résistance à la perturbation quelle que soit la direction du mouvement. Les modèles hybrides qui exigent une alternance fréquente entre deux espaces de travail sans permettre aux employés de consolider l'attachement à l'un ou l'autre risquent de générer ce que Brown et al. appelaient une « ambiguïté territoriale » : un état chronique d'incertitude concernant la possession et le contrôle de l'espace. Cette ambiguïté est précisément ce qui érode l'identification organisationnelle et l'engagement.
Les implications pour la stratégie d'espace de travail sont profondes. La pandémie a démontré que les employés sont capables de construire l'attachement au lieu dans des conditions adverses lorsqu'on leur accorde une autonomie et un temps suffisants. Elle a également démontré que l'attachement, une fois formé, génère une résistance à la perturbation indépendamment de la direction du mouvement. La conclusion stratégique n'est pas que le télétravail est meilleur ou pire que le travail de bureau pour l'attachement. C'est que l'attachement nécessite la continuité, le choix et l'investissement, que le lieu en question soit un siège social d'entreprise ou une étude domestique. Les organisations qui conçoivent leurs modèles hybrides en gardant à l'esprit ces principes fondamentaux verront les transitions spatiales plus fluides, l'engagement plus durable et la continuité culturelle plus soutenable. L'ère post-COVID offre une opportunité unique de repenser l'espace de travail non pas comme un simple décor logistique, mais comme un élément fondamental du contrat psychologique entre l'organisation et ses membres.
Références
Brown, G., Lawrence, T. B., & Robinson, S. L. (2005). Territoriality in organizations. Academy of Management Review, 30(3), 577-594.
Bruny, J. F. (2023a). Le style d'attachement au lieu en milieu organisationnel [Thèse de doctorat, Normandie Université]. TEL – Thèses en ligne. https://theses.hal.science/tel-04164320v1
Bruny, J. F. (2026a). Measuring perceived environmental security in the workplace: Development and psychometric validation of the Perceived Environmental Security Scale (PESS). PsyArXiv. https://osf.io/preprints/psyarxiv/8y4mb_v1
Felstead, A., & Henseke, G. (2017). Assessing the growth of remote working and its consequences for effort, well-being and work-life balance. New Technology, Work and Employment, 32(3), 195-212.
Proshansky, H. M. (1983). Historical data as a valuable source of psychological hypotheses: The case of American city planning and design. Population and Environment, 6(2), 106-113.
Scannell, L., & Gifford, R. (2010). Defining place attachment: A tripartite organizing framework. Journal of Environmental Psychology, 30(4), 422-434.
Tuan, Y. (1977). Space and place: The perspective of experience. University of Minnesota Press.